Maria, il y a un an
Édito de Brice
Maria Kefirova dans Direction Assistée de Brice Noeser © Thibault Carron
« Écrire l’absence, écrire la mort, pas facile. Plusieurs souvenirs s’agitent dans ma tête. Que faire avec cette incapacité à écrire? Voyons-le autrement : il pourrait aussi s’agir d’écrire sur la vie, la présence de Maria. Ce que je peux en dire du moins à partir de mon lien avec elle. Mais tout ça est fragmentaire, fait de bribes de souvenirs qui sont inscrits dans l’espace entre mes deux oreilles, et que j’essaie de télégraphier. Et avec quel pronom, deuxième ou troisième personne du singulier? Et pourquoi pas les deux?
2009, je t’ai vue pour la première fois sur vidéo, et ça m’avait marqué. Ton texte de présentation de projet m’avait donné une forte envie de te rencontrer. 2017, je l’ai vue en performance dans The Nutcracker. Il y a peut-être eu d’autres rencontres entre 2009 et 2017, mais c’est à partir du moment où j’ai commencé à travailler avec Maria qu’un lien s’est tissé. 2018, je t’ai invitée à prendre part à une résidence en Abitibi. J’en garde des souvenirs forts, comme un grand voyage à travers lequel, au-delà du travail, on a aussi appris à se connaître. Depuis les premiers instants, une sorte de langage poétique s’est instauré entre nous, comme un jeu où l’on employait d’autres mots que ceux attendus, jusqu’au point de ne plus se comprendre et de rire sans finir par clarifier. Je me souviens aussi de cet apéro dans un parc à l’abri de la pluie, on discutait sous les parapluies, sous la table de pique-nique. Mai 2025, ça fera bientôt un an que je t’ai envoyé une courte vidéo des saluts après la reprise-hommage par Ellen Furey chez Parbleux de ta dernière création Beaches and other stories. Bientôt un an, durant lequel à plusieurs occasions, j’ai pensé à toi. Je vis à quelques minutes de là où elle vivait, et à chaque fois que je dois passer par là, je regarde vers le balcon du dernier étage, ce balcon d’où on s’est déjà salué·es, d’où on a même déjà eu une conversation, détournée bien sûr. Tu es toujours là et tu n’y es plus. Comme dans Direction assistée, cette pièce de laquelle tu faisais partie, de laquelle tu fais toujours partie. Et la prochaine fois que nous la présenterons ça fera presque un an que je n’aurais pas parlé avec toi, Maria, dans notre langue, tendre et mystérieuse. »
– Brice Noeser, à la mémoire de Maria Kefirova. Extrait de l’infolettre de Lorganisme, mai 2026.